contact

entretien

Affûter les couteaux à la pierre. Faire tremper la pomme de douche dans le vinaigre blanc pour dissoudre le calcaire. Gestes aimables, qui laissent l’illusion de combattre le temps.

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couture

Pour repriser les chaussettes, la ménagère française y glissait un œuf en bois ; ma mère, une ampoule électrique. Dans les 2 cas, de la poésie.

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cours

Pratiquer l’autodérision. Casser ses propres repères. Crever l’ego. Pendant des heures, ne plus bouger. Apprivoiser la chute, la défaite, l’inéluctable. Consentir à l’invisibilité.

Apprendre à mourir.

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pragmatique


Il ne s’investit pas dans ses romans. Il construit une structure, organise l’action, enchaîne les scènes, optimise les rebondissements, assaisonne de crime, de sexe, de bons sentiments, s’appuie sur des sources encyclopédiques. Sans jamais parler de lui. Sans introspection. Il choisit à dessein de décrire des univers éloignés du sien. Et ça fonctionne. Ses livres ont du succès. Chacun peut s’y projeter, puisque personne ne les occupe.

Avec un produit, il n’y a pas de rencontre possible.

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paresse

Elle a interviewé 2 auteurs en vue et en cite un 3e. Conclusion de cette enquête hautement scientifique : les réseaux sociaux distraient les écrivains de leur œuvre. Comme si leur incorrigible procrastination n’avait d’autres racines.

C’est tout de même formidable qu’elle ait tiré de cette absence de sujet un aussi long papier. Et qu’un média le lui ait acheté.

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dialogue

Dans la porno gaie, les gars ne cessent de dire fuck alors même qu’ils le font, et shit quand ils ont éjaculé.

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révélation

l’os qu’on gratte
ma ligne de vie sonne creux
toutes ces lumières qui blessent
entre l’enfance et l’atlantique
mordu plus souvent qu'à mon tour
marque sur la peau
j’aurai compris de travers
et guerroyé en vain
le monde certains matins
m’étouffe d’amitié
et j’ai un pied dans la tombe

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puissant

Quartier financier. Siège social d’une banque. Du stationnement sous-terrain, surgit une Cadillac noire, rutilante. Au volant, un gros bonhomme en chemise, il a dû se débarrasser de sa veste. Il tient entre ses lèvres un énorme cigare, barreau de chaise, qu’il vient d’allumer. Ce pourrait être une caricature, c’est juste du réel.

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m’enfanter

L’autre soir. Une amie (si, si, il m’en reste encore) me demande comment je me sens, maintenant que la mort de ma mère me laisse totalement orphelin. Je hausse les épaules. Bof. Rien de particulier à signaler. Peut-être que oui, à bien y penser : une infinitésimale expansion de l’espace intérieur, un confort dans le corps, la surprise d’apercevoir dans le miroir le matin un visage inédit. Cette latitude accrue de me raconter, et de me fabriquer dans la fiction.

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marketing

Avec le plus grand sérieux, il me lance : je t’envoie la bande-annonce de mon roman. Euh… La trame musicale, on peut se la procurer où ?

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possessive

Elle se rend bien compte que je le regarde (tandis que lui ne remarque rien), elle éprouve le besoin de lui plaquer une main sur les fesses, pour me signifier : il est à moi.

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pédo


Il tuerait de ses propres mains le pervers qui oserait s’approcher de sa fille. Pourtant, il ne peut s’empêcher de reluquer les seins naissants des copines qu’elle invite à la maison.

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voisinage

Après l’amour, encore bandé, il allume dans la cuisine, ouvre le frigo, prépare 2 sandwiches, qu’ils mangeront au lit, l'érection se résorbe, mais ce sourire…

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pan pan

minute papillon
j’ai tenu parole
2 fois plutôt qu’une
jamais prononcé ce mot-là
que tu tiens contre ta hanche
comme une arme
duel grand siècle ou far west
je serai la fumée blanche
dansant autour du canon

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trac

Pendant l’émergence d’un texte, je présente les symptômes suivants : sommeil agité, estomac barbouillé, irritabilité (d’aucuns y verront mon humeur habituelle), fréquente envie de pleurer. On a connu pire. Loin du supplice. Mais ce n’est pas non plus la joie. Un rien qui vous agace, envahissant tout le champ de la perception, comme une colique, un ongle cassé, un acouphène.

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adage

Selon la sagesse populaire, qui se ressemble s’assemble et les contraires s’attirent. Où est le vrai ?

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courage

Revendiquer la liberté, c’est facile. La prendre, c’est une tout autre affaire.

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économie


Il y a de l’avarice (un calcul, une préoccupation de rentabilité) chez ceux qui se demandent comment profiter au maximum des années qui leur restent. Je préfère glisser vers la dépense, la gratuité. Relation désintéressée avec le monde. Pour mieux le quitter.

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maman

L’enfant incapable de dormir si on ferme la porte de sa chambre, qu’est-ce qu’il veut ? Que subsiste un espace, même infime, de communication. Un minuscule entrebâillement qui permette le passage de l’air, de la lumière, des sons, des odeurs. Provenant, non pas de l'extérieur redoutable, mais de la maison rassurante, de ses parents, des siens. De son clan. En être coupé, banni, ce serait mourir.

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trembler


Le désir et le doute. Vont de pair. Même frisson. Eux seuls nous rendent présents. Possèdent cette vertu de ne pas masquer la question que pose l’angoisse.

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lectrice

Elle commence par me dire que mon livre est trop court. Ah bon, c’est la grosseur qui compte ? Mais votre style est exceptionnel, enchaîne-t-elle. Tout de même, ma chère. Format, forme. Quand me parlera-t-elle du fond ?

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sauve-qui-peut


La vie est courte, et sans prolongement. En salutaire rupture avec la tradition, les maîtres qu’on imite, les dynasties, nous n’avons plus d’inscription dans le temps. Et il n’y aura pas de paradis. Rien que nous, ici, maintenant. D’où ce tapage, notre formidable agitation pour surgir dans le regard de l’autre.

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zen

Se mettre à genoux. Déjà un abandon. Un autre rythme. Proche de la méditation. Faire les gestes, dans le sens du vent, de la lumière, de l’ombre, se reconnaître dans la croissance, l’envahissement, le dépérissement, travail et jeu d’osmose. Retrouver cette langue, creuser en-deçà, dans les saccades d’eau, les patiences imposées, l’éclosion des parfums, des couleurs. Pavot, iris, bientôt les roses.

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à l’os


Par définition cannibale, la civilisation de la réussite conduit à son propre épuisement.

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marge


La solitude de l’écrivain. Ah, le beau et grand mythe. Alors qu’en réalité, c’est dans la société qu’il puise son matériau. Il a besoin de se frotter aux autres, qui le stimulent, le provoquent, lui inspirent personnages, anecdotes et dialogues.

Oui, pendant la création, il devra réunir les conditions favorables à une descente en soi : concentration, recueillement, silence. Ça implique parfois un éloignement, un repli. Mais ça peut aussi s’opérer au milieu d’une foule.

La littérature parle toujours d’attaches. Elle les souhaite. Ou en fait l’autopsie.

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jacques


il te ressemble
la gaucherie la peur
la prison des mots
que le père aboie
les prières de la mère
chercher l'issue
on arrose d’huile
la route de terre
pour coller la poussière
tu marches dans ta petite robe blanche
ta peau devient froide
jambes de marbre
poumons crevés
il avale la vase de la rivière

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insinuation

Sur une tombe, entonner Ce n’est qu’un au revoir, mon frère, c’est parler encore de religion.

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vestiges

Les parents de ma mère vivaient à la campagne, dans un rang.

D’un côté de la maison, c’était le territoire de ma grand-mère : une galerie avec une balustrade, des bosquets de pivoines et d’hémérocalles, un pommier, un cerisier, une clôture blanche en bois, un calvaire, la vieille éolienne de pompage.

De l’autre, l’univers sec et brutal de mon grand-père : une grande aire de terre battue, des garages, les camions, les pelles mécaniques (il possédait une entreprise d’excavation), la pompe à essence, les treuils, l’acier.

Leurs personnalités s’inscrivaient concrètement dans l’organisation de l’espace, dans le partage géographique.

Cette terre ancestrale vient d’être vendue.

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bulle


Ils ont une trentaine d’années et 3 filles, dont une en bas âge. Les 2 aînées sont toujours habillées pareil, dans des robes maladroitement coupées, confectionnées maison. Elles ne fréquentent pas la garderie. Leurs parents ne les emmènent jamais au parc. Elles sont confinées dans la cour, où elles n’ont pour s’amuser qu’une petite glissoire en plastique aux couleurs affadies et quelques bouts de craie.

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dimanche

Mon voisin, qui vide son sous-sol pour le rénover, prend une pause dans son jardin avec un ami qui l’aide. Assis sur le banc de rotin, ils bavardent en espagnol, un café à la main.

Sur son balcon, un jeune homme dialogue avec son perroquet en cage.

Dans la rue, un garçon donne des ordres à un chiot, dont la fourrure ressemble à de la peluche et qui tangue en trottinant.

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