contact

pronom

Dans un essai paru récemment, j’ai la surprise de lire cette phrase, que l’auteur présente comme un principe de vie, rien de moins : il faut donner ce qu’on veut recevoir. Je tique.

Bon, je comprends l’idée générale. Puisque nous vivons en société, abstenons-nous d’infliger à autrui ce que nous ne souhaitons pas subir nous-même. Éthique élémentaire, que la tradition judéo-chrétienne a reprise à son compte.

Je reconnais également que le juste retour des choses est un concept fort séduisant, qui apporterait beaucoup du réconfort s’il s’avérait. Mais est-il bien raisonnable d’espérer un équilibre des intrants et des extrants ?

S’il en était ainsi, le monde ne serait qu’un distributeur automatique, dans lequel il suffirait d’insérer de la vertu pour obtenir du bonheur. On le sait, c’est plus complexe que ça.

Le hasard intervient, des accidents, des malheurs frappent aveuglément, sans égard à nos mérites ni à nos fautes.

Dans l’équation, n’oublions pas non plus la bêtise humaine : il y aura toujours un imbécile pour réduire vos efforts à néant, démolir votre château de sable à coups de pied, comme ça, gratuitement.

Aussi suis-je tenté de corriger la proposition : il faut se donner ce qu’on veut recevoir.

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avenir

S’asseoir sur la pierre, les mains sur les genoux, et regarder la mort qui s’en vient, c’est ce qu’il y a de plus extraordinaire, de plus riche, dans la pratique artistique.

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omission


À Drummondville. Une amie d’une de mes sœurs m’aborde. « Daniel et moi, on a un fils qui est aussi… Je veux dire que… Vous avez les mêmes goûts… Pour nous, c’est correct… Il vit maintenant à Montréal, il a rencontré quelqu’un et ça va bien. »

Ce qui me frappe, ce sont les mots qu’elle refuse de prononcer : homosexuel, gai, couple, partenaire, copain, petit ami, relation, amour, bonheur.

Embarras lexical qui témoigne de sa fausse ouverture.

Je connais un grand-père qui recourt aux mêmes tactiques d’évitement sémantique. Il couche avec un garçon, mais ce n’est pas son amant…

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spiritisme

Ma plus jeune sœur prête des dons de voyance à son petit-fils de 2 ans et demi qui serait, selon elle, en contact avec le fantôme tout frais de notre mère, flottant quelque part sous le plafond de sa cuisine.

Sans parler de revenants, certaines de mes nièces n’excluent pas que l’énergie qui nous constitue continue d’agir après notre dernier souffle.

Je l’ai dit, je le répète : l’esprit naît avec nous, il facilite notre adaptation du monde, il nous aide à réagir aux menaces, à optimiser nos conditions matérielles. En mourant, nous cessons d’en avoir besoin. Il n’y a pas de raison ni de possibilité qu’il nous survive.

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soulagé


ne jamais revenir sur ses pas
évitez les lieux d’hier
pleins d’ombres trop longues
les pièges partout
à vous ôter vos moyens
la mémoire rend faible

c’était écrit
ils vous remettent en culottes courtes
comme sur la photo à 5 ans
vous étiez si mignon
ils vous refusent le droit de partir
eux ne l’ont jamais fait

au comptoir du frite alors
le soir de tes funérailles
n’avoir plus de compte à rendre
crissement aucun

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culbute

Sur une bonne partie de la patinoire, le redoux a laissé une grande flaque d’eau, sous laquelle subsiste cependant de la glace. Ça attire les enfants comme un aimant. Si les uns glissent vraiment par accident, d’autres le font exprès, c’est clair, pour le plaisir de patauger. Les mitaines n’étant pas imperméables, contrairement aux bottes et aux combinaisons, des pères devront ensuite souffler sur des menottes gelées, pour les réchauffer.

Quand ils sont hauts comme ça, ils adorent se jeter à plat ventre et rouler dans la neige, mais aussi, aux saisons plus clémentes, dans les feuilles mortes, le foin, l’herbe, le sable, la boue, pour en éprouver sur tout leur petit corps la texture, la température, la consistance, la fermeté.

Les vieillards, à l’opposé, limitent de plus en plus les contacts, redoutent le vent, l’air froid, le soleil, l’humidité. Jusqu’à leur mort, privation absolue de sensation.

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amphi

Professeure de littérature à l’université, elle m’aperçoit dans une librairie, m’interpelle. Exclamations, bisou, bisou, smack, smack, retrouvailles, civilités. On prend des nouvelles l’un de l’autre. Au moment de me quitter, elle me lance : Ce serait le fun que je t’invite de nouveau dans mon cours, rencontrer mes étudiants. La dernière fois, tu nous as offert un maudit bon show.

OK ! C’est donc ça qui compte. Ce que j'écris, au fond, n’est qu’accessoire.

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glissement

Quand je lui apprends le décès de ma mère, elle entend la voix qui lui annoncera la disparition de la sienne. Et c’est à cette perte-là, qui n’a plus rien à voir avec moi, qu’elle réagit.

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maternité

Au restaurant. Une jeune fille, d’une vingtaine d’années, s’explique avec la femme assise en face d’elle : tu n’as jamais été ma mère.

Comment peux-tu dire ça ? Je t’ai toujours fait de beaux cadeaux, à Noël et à ton anniversaire.

Elles ne se comprendront pas.

La première entreprend un deuil.

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sépultures

Dans des civilisations précolombiennes, à la mort du souverain, on abattait tous ses esclaves et domestiques, qu’on enterrait avec lui pour qu’ils continuent de le servir dans le monde des ombres.

C’est fascinant de voir jusqu’où peut aller une culture dans son obstination à concevoir l’au-delà comme le prolongement de la vie, l’un tenant le miroir de l’autre, à rejeter l’idée d’une cassure définitive, totale.

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fesses

Autrefois, on allongeait des filles en maillot sur des capots de voiture pour inciter les mâles américains à consommer.

Aujourd’hui, on le sait, les femmes décident des dépenses du ménage. C’est pour leur plaire que, dans toute série télé, une scène nous montrera de dos un mec à poil. Elles admirent un beau derrière.

Je ne sens pas l’évolution.

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immobilisme

Les gouvernements et pouvoirs contemporains, dont la légitimité s’étiole, délaissent leur fonction d’autoriser ou de prescrire. Ils tendent plutôt à inciter, encourager, suggérer, influer sur l’opinion, la manipuler, l’infléchir, insidieusement. Il s’agit moins de politique que de relations publiques. L’image l’emporte sur l’action. C’est pourquoi le changement ne survient jamais.

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intransigeance


l’amour ne se commande pas
quelque chose
dans la suite des jours
fait irruption
l’évidence de ta disparition
l’impossibilité de l’abandon
la peur me coupe le souffle
à moi aussi

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rédemption


La métamorphose est le ressort du conte : la grenouille se transforme en beau prince, le loup en grand-mère, l’ogre en souris, la citrouille en carrosse et le morceau de bois en petit garçon. Voilà ce qu’on attend de la magie : une fracture d’identité.

On peut en dire autant de la loterie, de la célébrité instantanée, de la téléréalité et, plus largement, de la religion. Toujours l’espoir du miracle. Jamais le courage de soi.

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dématérialisation

Dans mon métier, la rédaction web, tout s’échange par numérique : contrats, briefings, maquettes, commentaires, révisions, factures, paiements. Les appels téléphoniques sont rares, les rencontres et conférences encore plus. Comme travailleur autonome, je n’ai plus de voix ni de corps, ne suis qu’une adresse, un avatar.

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trinité


Le soir, au mitan de ma promenade, je m’arrête dans un café, avaler un expresso. Chaque fois, ils sont là, le papa, la maman et l’adolescent. Teint très basané. Hispanophones. Des Cubains, peut-être. Le garçon traîne son laptop et j’imagine qu’il profite du wifi. Sur leur table, ils étalent des documents, ouvrent des cahiers. Je ne sais pas s’ils l’aident à faire ses travaux scolaires ou plutôt si c’est lui qui facilite leur intégration. Ils forment un rare tableau.

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n’importe quoi

En entrevue pour promouvoir son dernier ouvrage, qui renferme une série de méditations métaphysiques, un écrivain déroule sa pensée sur l’âme (il décrète que nous en avons une), qu’il définit comme la marque de notre unicité, l’essence de notre être, sa part inaliénable, inaltérable, il n’en démord pas : elle sera toujours là, en dépit de la mort, éternelle et sublime. Qu’est-ce que t’en sais ?

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leçon


Il est tout jeune et son père lui apprend à patiner. Comme de raison, il tombe tout le temps, à genoux, sur le cul, les 4 fers en l’air. Chaque fois, en se relevant, il s’exclame : c’est la vie ! Parole d’adulte, qu’il s’approprie.

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triporteur

Quand je me suis installé à Montréal, en 1983, il effectuait des livraisons à bicyclette, pour le compte d’un dépanneur. 30 ans plus tard, il exerce le même métier, au même endroit. Bien sûr, on peut y voir l’expression d’une limite. Mais je me suis demandé si ça ne pouvait pas résulter d’un choix, d’une décision réfléchie en faveur de la frugalité, de la paix d’esprit, d’un refus de l’ambition. Cette hypothèse, je le sais, est assez fantaisiste. Pourtant, je voudrais tellement qu’elle se vérifie.

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devinette


Il refoule son homosexualité pour ne pas décevoir son père, décédé il y a 20 ans. Lequel des 2 est le moins vivant ?

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départ


le bras où s’est inscrit le geste
toujours à refaire
cette photo où grimace
la vérité du temps
les compresses renouvelées
sur le front de la mourante
des consonnes tombent du lit
il fait si noir que le sentier s’égare
si froid
que le silence d’un coup fend

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réagir

L’image saute aux yeux, et la peinture tout autant. Une musique, dès les premiers accords, installe une ambiance, suggère un mouvement dans l’espace.

Avec l’écriture, c’est plus compliqué. Elle n’a pas cette instantanéité, cette fulgurance. Elle ne produit un effet qu’au prix d’une construction, d’une accumulation d’informations, d’une succession de descriptions, de métaphores. Elle est cérébrale.

Trop lourds, les mots intéressent moins les sens que notre certitude de devoir disparaître.

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fuite


À la radio, un bonhomme d’une soixantaine d’années présente son livre sur la randonnée. L’émission ne dure que 30 minutes, mais on sent bien qu’il pourrait en parler pendant des heures, avec entrain et enthousiasme. Il dirige le club de marche qu’a fondé son père. Il lit tout ce qu’on publie sur la question. C’est le 3e ouvrage qu’il y consacre. Au cours de chacune de ses excursions, il prend des notes et des photos. Depuis toujours, il collectionne des documents et témoignages. Avec des amis, il planifie des expéditions d’envergure. Sa passion est tellement puissante qu’elle paraît suspecte. On se demande quel vide elle cache. Sur son lit de mort, éprouvera-t-il un sentiment de plénitude ou le regret d’avoir esquivé quelque chose ?

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réprimer

Les grandes religions reposent sur une équation, qui conduit à assécher l’être pour nourrir son éternité (qui reste à démontrer). Cette économie de la foi débouche sur une détestation du plaisir. Elle condamne la gourmandise, la luxure, l’ivresse, l’humour même. Elle rend les hommes durs, aveugles, souvent cruels et fanatiques. Il s’agit, pour tendre à l’immortalité (improbable), de vivre moins. Le salut par l’ennui, et la docilité.

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érosion

Flaubert parlait de « l’amertume des sympathies interrompues ». De fait, rien ne dure. Les liens les plus serrés un jour se défont. Ceux qui appréciaient votre compagnie s’éloignent pour ne jamais revenir. Du correspondant le plus fidèle, vous ne recevez maintenant aucune nouvelle. Le compagnon d’hier a cessé de vous adresser la parole. Ça n’a rien d’étonnant, quand on y réfléchit bien. Il n’y a que les morts qu’on peut continuer d’aimer.

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faq

Qu’est-ce qu’on fait ici-bas ? On s’en va.

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régression


Je termine la lecture (masochiste) d’un ouvrage (assommant), dont le postulat se résume à ceci : pour échapper aux pièges du présentisme et s’avancer sereinement vers l’avenir, notre collectivité humaine doit prendre appui sur les modèles archétypaux qui ont structuré nos esprits au fil des siècles. Nostalgique de la tradition et de la sagesse paysanne, savoureuse et si simple, l’auteur prône un retour aux valeurs ancestrales. Mais lesquelles, au juste ? Le dogmatisme religieux, la domination de l’homme sur la femme, le colonialisme, le racisme, l’esclavagisme, l’homophobie ? Il ne le précise pas…

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famille

Dans la civilisation occidentale, plus personne n’accepte de mourir pour la patrie, la gloire de Dieu ou la révolution.

Par contre, beaucoup risqueraient leur vie pour protéger leurs proches, surtout leurs enfants. La production hollywoodienne en apporte d’assez bons exemples.

Le dernier héroïsme serait parental.

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