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différence

Quand, dans une société, la majorité se targue d’être tolérante, elle ne fait qu’affirmer de façon méprisante sa prétendue supériorité.

Sa position revient à dire : C’est nous qui détenons le pouvoir et la vérité. Dans notre grande bonté, nous vous autorisons (pour le moment) à occuper l’espace public (en vous tenant les fesses serrées).

C’est l’antithèse de l’égalité.

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relativité


Le souvenir n'a pas de neutralité.

Magnifié, sublimé, il offre un refuge, fait écran, cache la mort et la dureté des choses.

Au contraire dramatisé, aggravé, il justifie une conduite, explique des errances.

Le passé est un procédé littéraire.

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l’instant


il n’y a aucun courage
à frapper la terre
égorger des fantômes
alors partir
à nuit pleine
la neige couine sous ta botte
dans ta besace des liasses
de papier vierge

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contes


Je me demande comment grandirait un enfant qu’on préserverait des fables issues de l’obscurantisme, à qui on ne parlerait jamais de gnomes, de licornes, de père Noël, de Dieu, de Martiens. En quoi son développement différerait-il de celui de ses semblables, tôt ou tard contraints d’abandonner leurs illusions ?

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pouponnière

Revenons au Big Bang. On s’entend : le système est clos, rien n’arrive de l’extérieur, il n’y a aucune intervention ni aucune intention d’une puissance supérieure, puisque Dieu n’existe pas, mais seulement de la matière. C’est dans ce chaudron de particules qu’il faut trouver l’origine lointaine de la conscience. En effet, elle ne peut naître que de là, apparaissant au cours de l’évolution comme un mécanisme d’adaptation et de survie.

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tension

Nous vivons dans un état constant de crise et de fête. Crash et Noël à longueur d’année. Anéantissement, célébration.

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ensorcellement


La propagande et la culture couchent ensemble, s’exhibent, complices, dans les mêmes canaux, empruntent les mêmes procédés pour frapper les nerfs, susciter l’émotion, abolir la réflexion, le sens critique et emporter l’acquiescement. Appareil pavlovien, archaïque. On appréciera l'écriture qui loge autre part.

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sainte-luce

tes pas jusqu’à l’étable
l'haleine du cheval
le chien qui tire sur sa chaîne
l’anse gelée
hautbois du vent
ta casquette au clou pendue
des bûches près du poêle
miettes et poils dans les craques du plancher
toi nu entrant dans le bain
la courtepointe sur ton lit de fer
ça n’a été qu’un soir
creux comme une éternité

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hiérarchie

Ça ne vous agace pas que, dans un générique, le nom des producteurs (argent) apparaisse avant celui des auteurs et interprètes (art) ?

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mauvaise cible

Chaque fois que survient une tuerie dans une école secondaire ou un centre commercial, des universitaires et autres experts se précipitent à l’antenne pour nous expliquer que les médias en sont partiellement responsables, eux qui diffusent trop d’images de violence, que ce soit dans un contexte d’information ou de fiction, et la banalisent. L’animatrice fait oui, oui, on repart tranquillement chez soi et il ne se passe rien. La télé ne change jamais et, le lendemain, les affaires reprennent comme d’habitude. Par paresse, on néglige d’examiner les origines profondes du mal : l’oppression, l’humiliation, l’idéologie de compétition, la détresse, l’isolement, l’inégalité. Discuter des toilettes de l’épouse d’un dictateur ou de la décoration intérieure de son palais ne menace aucunement son pouvoir, ça le conforte, au contraire.

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voyance

Dans un magasin de produits écologiques, devant un étalage de détersifs et assouplisseurs. Appuyée sur sa marchette, une dame aux cheveux blancs converse avec un grand gaillard d’une trentaine d’années que, manifestement, elle connaît : Alors, mon beau Stéphane, tu as une copine ? Non ? Ce n'était pas la bonne ? Tu peux te consoler. Tu vas rencontrer quelqu’un. Je te le garantis. Aussi vrai que je serai bientôt appelée à Dieu.

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clichés

Avez-vous remarqué ? Lorsqu’on nous interroge sur notre conception du bonheur et de la réussite, nous ne fournissons jamais de réponse personnelle.

Nous nous contentons de rabâcher des poncifs éculés, des formules toutes faites, empruntées au marketing et à la télé.

On peut donc parler d’un dispositif du social, du paraître, sans aucun rapport avec notre configuration intime.

Comme un vêtement de taille universelle : n’importe qui peut l’enfiler, mais il ne convient à personne.

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solitude

Pour écrire, il faut beaucoup de présomption. Celle de l’artiste qui exagère l’intérêt que présente pour autrui ce qui sort de lui.

Il faut aussi de la révolte. Contre la barbarie, la cupidité, la violence, le monde tel qu’on le subit.

Cette double exigence, d’orgueil et de honte, implique une rupture, vous arrache à la communauté, vous isole.

C’est pourquoi on dit de ce métier qu’il est solitaire.

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5e rang


La petite fille qui a peur de l’eau rêve de grands navires glissant sur les flots. Elle n’a jamais vu la mer ni même le fleuve. Elle grandit dans une plaine, trop vaste pour se sauver. Et ses dessins d’ailleurs colorés ne feront qu’envelopper les épluchures de patates.

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serviles

Rigueur, productivité, allégement de la bureaucratie et de la fiscalité. Idéologiquement, nous nous rangeons derrière l’élite financière qui nous appauvrit. Nous reconduisons un système dont, jour après jour, nous constatons pourtant l’échec.

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résilience

cette chemise décousue
papillons échappés
odeurs précieuses
tant de mots contenus
de larmes brimées
tant de contentement
soudain
se retourner il n’y a personne
voleurs volatilisés
le jour éclate
je suis ailleurs
ils ne peuvent plus rien

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à blanc

Deux chatons se chamaillent. Engagés dans un ballet : coups de patte, griffures, morsures au cou. Évidemment, c’est feint, du théâtre, un simulacre de combat. Un semblant de chasse. Il n’y a jamais de dégât ni de sang.

Comportement fréquent chez les petits des bêtes. Dans les parcs, même des chiens adultes reproduisent cette chorégraphie, enivrés par la course, la liberté.

Tout animaux qu’ils sont, ils ont conscience de jouer, et du seuil qu’ils ne doivent pas franchir. On les dirait animés d’un sentiment de fraternité : l’autre de son espèce, c’est un prolongement, s’en prendre à lui, c’est se blesser soi-même.

Sens inné de communauté, de préservation.

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fru

Fatigué d’essuyer des refus, un apprenti romancier se demande : Comment connaître ma part de succès ? Me faut-il devenir schizo, baiser ma mère, faire le grand écart, mourir du cancer ?

Sa plainte suggère que l’industrie de l’édition participe du spectacle du pouvoir et constitue, en cela, un instrument de nivellement par le bas.

Elle soulève, par ailleurs, une (autre) question captivante : qu’attendons-nous de notre consommation de fiction ?

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limites

Écrire, c’est qualifier, assigner une valeur, offrir un angle de vue. L’auteur ne peut rien inventer, au-delà. Idéalement, il cultivera le mystère, la dissonance, recherchera l’ébranlement de la norme. Sinon, il ne sert pas à grand-chose.

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bananée

Cet été, près de Saint-Jean-Port-Joli, j’ai remarqué un camping en bordure de la route. Je devrais parler, en fait, d’un parc de véhicules récréatifs, motorisés ou tractables, tentes-roulottes et autres caravanes, sagement alignés, installés pour la saison, alimentés en eau et électricité, sans doute avec wifi, la plupart flanqués d’une terrasse en bois, d’un gazébo pourvu de moustiquaires, de meubles de jardin, d’un barbecue. Entre eux, une pelouse soigneusement entretenue, des haies chétives, aucun arbre mature. Au fond, là-bas, la piscine et le terrain de baseball, qu’éclairent violemment au tomber du jour des lampes au mercure, perchées au sommet de poteaux de métal. Pas de nature, sinon domptée, aplanie, aseptisée. Pas de magie ni d’exotisme. Que des familles, des couples conçoivent ainsi le plein air et les vacances me sidère.

J’éprouve le même sentiment d’étrangeté socioculturelle en voyant comment mes contemporains célèbrent l’an nouveau, avachis devant leur télé, gavés de satires tièdes, ou à sautiller au son d’une musique house, sur une place bondée, au milieu d’inconnus ivres, agitant des objets luminescents.

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titre

Elle se croit écrivaine. À tort.

Oui, bon, elle blogue, publie régulièrement des billets d’humeur, et d’opinion, s’exprime sur le sexisme, le poids des images, le pouvoir des médias. Ça reste cependant du bavardage, plutôt ordinaire, ça ne fait pas d’elle une femme de lettres.

Oui, elle fréquente le milieu de l’édition, fraye avec ses créateurs, on la voit souvent dans les salons du livre, les lancements, les conférences de presse, elle participe à des tables rondes, monte volontiers aux tribunes. Oui, elle s’associe à des collectifs, collabore à des essais, des dossiers thématiques, donne son témoignage. Mais cette production (banale, somme toute) et ces mondanités ne suffisent toujours pas à lui conférer le statut qu’elle convoite.

J’en arrive à me poser la question : que faut-il pour que la littérature advienne ? Au-delà de quelle frontière apparaît-elle ?

Je suis tenté de répondre que le texte doit plonger dans le vide, mêler l’horreur à la beauté, s’attaquer aux puissances, pour leur reprendre le monde, et le fil de nos vies.

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lumière

des larmes sur mes mains
ma maison à tout vent
couverte de lueurs partout
il poudre
saison de joies promises
paroles transmises
nous dormirons peu
la pointe du crayon
perce la feuille
à la recherche de signes
enfouis
le jour peut venir
tu sens le safran

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