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bébé la-la

Quand je vois une belle plaque de glace sur mon chemin, je m’élance pour glisser de bout en bout, la jambe gauche en avant.

L’automne, c’est au pas de l’oie que je marche dans les amas de feuilles mortes, pour les éparpiller et en faire remonter l’odeur.

L’été, après une grosse pluie, je peux sauter à pieds joints dans les flaques.

Et, au printemps, je me mets à genoux dans la terre molle pour regarder poindre les pousses vertes.

J’aime assez ce que ça dit sur mon état de santé. Et vieillir de la sorte.

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stop

Dans la rue, vous assistez à une querelle matrimoniale, une escarmouche entre voyous, une empoignade. Quelle réaction avez-vous ? Vous intervenez (j’en connais qui le font). Ou détalez. En tout cas, vous agissez.

La même altercation éclate, cette fois sur scène. Vous restez confortablement assis.

L’averse de neige qui vous met en rogne, parce qu’il vous faudra pelleter et déblayer votre cher véhicule, vous enchante montrée sur grand écran : la parfaite symétrie des flocons, la texture de ce splendide tapis blanc, qui excite les petits qui s’y vautrent en riant, et les branches des arbres qu’on dirait saupoudrées de sucre fin.

La salle (de cinéma, de théâtre et même d’exposition) vous extrait du quotidien pour mieux vous le présenter. De témoin (ou cible potentielle), vous devenez simple spectateur. C’est beaucoup moins compromettant.

L’art possède ce pouvoir de dégoupiller le réel, de le châtrer (pour le rendre tolérable), et de le sacraliser.

Plus encore, la représentation a la propriété de vous arrêter. Comme le livre, elle vous contraint à l’immobilité, et à considérer ce que, d’ordinaire, vous ne remarquez pas.

Car, la beauté est à portée de main. Des virtuoses se produisent dans le métro. Des graffiteurs assiégent la grisaille, et la monotonie. Partout, la comédie humaine, avec la masse des passants, l’épice des dialogues, le décor mouvant, tantôt aride, tantôt touffu.

Chaque minute recèle de minuscules miracles, dont seuls les enfants et les vieillards, plus lents et à l'affût des détails, s’émeuvent.

Ils y mettent le temps.

J’ai toujours soutenu qu’on peut survivre, dans une ville comme Montréal, en grappillant les ordures, le rebut : meubles, matelas et canapés, accessoires de décoration, vêtements, linge de maison, articles ménagers, ordinateurs et téléphones, revues, bandes dessinées, disques, et même nourriture. Tout est là. Il suffit de prendre.

De même, on peut se saouler de magie sans dépenser un sou. Jusqu’à saturation.

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carmen

L’enfant de bohème, l’oiseau rebelle, que nul ne peut apprivoiser, c’est le temps.

Tu crois le tenir, il t’évite. Tu crois l’éviter, il te tient.

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alceste

L’auteur se coupe des siens, reclus. Réfractaire à toute communion autre que sur papier. Asocial. Misanthrope. Tout comme le lecteur, d’ailleurs.

Le peintre peut garrocher la couleur sur sa toile, le sculpteur faire péter le matériau en mille miettes. La littérature n’a pas cette rudesse. Elle ne se compromet pas.

Policé, verni, remis 100 fois sur le métier, révisé jusqu’à l’édulcoration, le roman est tout, sauf aléatoire, ou farouche.

Au bord du précipice, pour crier, il y a la musique, pour transmettre le vertige, il y a l’image.

Déphasée, l’écriture viendra après coup.

Caprice de bourgeois, elle rumine des émois de salon, des secrets d’alcôve, des virevoltes existentielles, des souvenirs houleux.

Je cache ma sensibilité derrière l’agencement savant des mots.

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dortoir

Piéton invétéré, je ne pourrais jamais habiter la banlieue. Elle et moi sommes antinomiques.

Je me vois mal parcourir des kilomètres pour me procurer le moindre litre de lait. Et la mer de bitume, quadrillée et plantée de lampadaires, qui va du trottoir (s'il y en a un) à la porte du marchand.

La périphérie est scindée. Foncièrement. Ici, galeries commerciales, enfilade de bannières multinationales, normalisées, et de concessionnaires. Là, lotissements résidentiels, avec des haies, des clôtures.

Aucun brassage. Absence de cette superposition, juxtaposition de fonctions qui confère tant de beauté à la ville.

Je ne me reconnais pas dans ce concept américain (unidimensionnel et caduc) d’occupation du territoire, qui l’assujettit à l’auto, objet de dévotion, excessive, nocive.

Chaque maison, pareille à sa voisine, comprend au moins un garage, devant lequel s’étale un driveway plus somptueux et étendu que la pelouse, gorgée d’herbicide.

Je m’y ennuierais à périr.

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granby

Ma tante Madeleine et mon cousin Bernard ont trouvé la mort dans un accident de voiture en 1967.

Au cimetière, mon père donne le bras à ma grand-mère. Il tient son rôle d’aînés des garçons.

Moi, porteur du petit cercueil blanc, je veux le rendre fier.

Lui et moi, moins affligés qu’avides de plaire.

Il y a beaucoup d’obséquiosité à ces obsèques.

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mars

Pour nous fidéliser, les marques disputent d’ingéniosité. Nouveau nom, look, logo, format, contenant, modèle. Nouvelle fragrance, couleur, étiquette, édition, version.

Derrière cette effervescence parfaitement artificielle, le bruit de fond persiste.

C’est le cliquetis de l’argent, le ronronnement du pouvoir, l’injonction de beauté et de supériorité.

Que j’entends depuis l’enfance.

On embauche des mannequins de 16 ans pour nous vendre de la pâte dentifrice et de la crème de nuit. Et nous continuons de gober ça.

On tourne sans relâche la même pub : le gros bolide filant dans un paysage de rêve, dont tout autre véhicule est savamment écarté.

Partout, le machisme. Encore plus pernicieux parce que pratiqué par des femmes.

Partout, dans les médias, le discours guerrier de la politique et du sport : conquête, victoire, lutte à finir. Écraser, humilier, battre à plate couture. Jusque dans la téléréalité. Partout, la maximisation des antagonismes.

Nous stagnons dans un vocabulaire archaïque, ne sommes toujours pas en république, des rois de la patate mènent.

Quel printemps ?

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patine

Tout se déglingue, s’avarie. Pourrit.

Le papier jaunit, se désagrège. Le tissu s’élime, se mite, s’effiloche, se troue.

Le bois gauchit, gondole, craque, blanchit.

Le plastique pète, se fendille. Le fer rouille et le verre s’ébrèche. Même le bronze et le granit des monuments s’érodent. Les inscriptions s’effacent.

Il n’y a rien de durable.

L’économie a aussitôt le réflexe de remplacer, remise à neuf, ou de trouver mieux.

L’art, lui, se penche sur cette usure, et la déborde.

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chou

En ces temps, c’est de bon ton. Allant à la pêche aux applaudissements, un performeur (humoriste, chanteur, acteur) pourfendra de piques, de pointes et de flèches bien senties l’hydre de la collusion dans les municipalités et la voirie.

Ça me fait rire.

Avec ses cliques, ses coteries, ses chapelles, et tous les cortèges autour de producteurs, de réalisateurs, l’industrie du divertissement est le royaume du copinage, du népotisme et du passe-droit. Il y a en jeu des fonds publics, généralement.

Chez nous, enfants, entre deux bordées de bêtises, fusait toujours la ritournelle : « Celui qui le dit, c’est lui qui l’est. »

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tintin

Au cinéma, le policier patrouille, pourchasse et traque. L’infirmière panse, pique, berce. Le curé sermonne, pardonne. Le dentiste soigne les caries. La secrétaire tape. L’enseignant enseigne.

Mais on ne voit jamais le romancier écrire. (Il y a des exceptions, aussi rares qu’incandescentes.)

Au mieux, lira-t-il un de ses textes en public. Se pliera-t-il à une séance de dédicace qui deviendrait soporifique si un incident cocasse (ou poignant) ne venait bientôt la pimenter.

Non, on mettra plutôt l’accent sur son aura, son glamour, son standing. Sa débauche, son chaos. Ses excès.

Fâcheux. Désolant. D’autant plus que chaque film, petit ou grand, court ou long, émane d’un acte littéraire : la scénarisation.

C’est comme si vous ne saviez pas parler de votre mère.

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bévue

C’est en cherchant à confectionner l’élixir d’immortalité qu’un alchimiste chinois a obtenu la poudre à canon.

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