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cadavre

Comme tout adolescent, je ne tenais pas à m’attarder. Corrosif à cet âge, incisif, j’avais la prémonition (et je l’entretenais) d’une fin imminente, avant la majorité : j’allais m’affaler dans un banc de neige, au beau milieu d’une nuit d’hiver, dans une rue déserte, et on me retrouverait le lendemain, gelé, inanimé.

Il m’a bien fallu repousser le délai.

Alors, je me suis mis dans la tête qu’une thrombose, ou une embolie, me terrasserait avant la mi-trentaine. Boum ! Mais non.

La boisson aurait donc raison de moi, je ne franchirais pas le cap de la cinquantaine, crevé comme un rat sous un porche, ou les branches d’un sapin. Clochard.


Je viens d’avoir 56 ans.

Et je ne reviens toujours pas de notre résilience, qui dépasse l’entendement. Et je ne me fatigue pas d'aimer la vie, si belle quand on la regarde dans les yeux.

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savoir

L’anarchie la plus volcanique, la subversion la plus pernicieuse, la sédition la plus véhémente, la révolte la plus explicite, de nos jours, c’est la lenteur.

Je ne parle pas de paresse, procrastination, report, indolence, inertie, insouciance, incurie.

Mais de fécondation. J’allais dire : d'incubation. D’un espace vital entre l’intrant et l’extrant, l’information et l’action. Pour absorber, digérer. Métaboliser.

Vomir la vitesse, ennemie du vrai.

Résister à la bousculade des manchettes, à la flopée de topos, scoops, raccourcis. Se fermer aux paroles prémâchées. Aux consensus, sondages, éloges généralisées.

Avoir l'impudence d’explorer. Approfondir, se renseigner, documenter. Étudier.

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pater

Au retour d’une promenade avec elle, mon voisin, communicateur adulé, fin lettré, érudit, gronde sa fille adoptive, une petite Asiatique de deux ou trois ans. Pour la corriger, lui bloque l’entrée de la maison, la repousse sur le perron, et claque la porte, furieux.

Elle ne pleure pas, elle hurle. S’égosille. Au supplice. Pendant de longues minutes. Embarrée dehors.

Mon père était tout aussi cave.

En excursion, si on se chamaillait, se tiraillait dans l’auto, turbulents, il s’arrêtait, ordonnait à l'un de nous de descendre, pour le laisser au bord d'une route déserte, dans un coin perdu.

Il nous imposait de déterminer nous-même nos sanctions, nos châtiments. Peut-on, haut comme trois pommes, être juge et partie ?

Borné, raciste, imbu de sa magnificence, obstiné à ne pas voir ses limites, il n’aurait jamais dû fonder une famille, n’avait pas ce qu’il faut.

Moi non plus.

Écorché, alcoolique, bouillant, j’ai rendu service à la société en ne me reproduisant pas (et en ne décrochant pas de permis de conduire).

Mais, progéniture ou non, nous avons besoin de dorloter, de chouchouter, d’aiguiller. Mentor, instructeur, précepteur.

Ça fait partie de nos gènes de primates. Épouilleurs.

Les circonstances veulent que je sois entouré de jeunes, gais ou pas, qui m’honorent de leur amitié. Je les écoute, les encourage, les conseille. Les aide, les gâte, les soutiens, les prends sous mon aile. Les dépanne.

Ils sont comme mes fils. Luxe ahurissant, je les ai choisis, adultes, et déjà autonomes.

Vont-ils adoucir mes derniers jours ? Je n'y compte pas trop. Et je n'en mourrai pas moins.

Avec eux, j'essaie d'être bon. De partager. J'ai beau me creuser, il n'y a rien de plus logique et judicieux, ici-bas.

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pilule

Qui sont les opprimés ? Les enfants, les vieillards et les fous. Strates de population les plus médicamentées.

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bâtard

Sur le web, un résumé de Jusqu’à épuisement… en présente les jeunes protagonistes comme deux orphelins.

C’est drôle, jamais je ne leur ai accolé ce mot-là, ne l’utilise dans le texte, j’ai vérifié.

Pourtant, c’est vrai, TiFauve et Jules n’ont pas de parents. Il ne leur en fallait pas non plus, ça leur aurait nui, tellement ils s’appartiennent. Et disposent d’eux-mêmes.

Leur posture (aérienne, auguste) est celle que cherche le créateur : la liberté. Unicité.

Apatride, détrôné, faire table rase. Fixer soi-même ses balises. Se rire de tout héritage, l'engloutir. Rompre le fil. Démolir le moule.

Parricide, en somme. Page blanche.

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païen

L’écriture électrise et attendrit. Elle ne laisse pas indemne. (Avec de la chance, il en ira de même de la lecture.)

Chaque livre délivre. D’une honte, d’un fardeau. De fers, d’une phobie. Décongestionnée, la pensée peut rebondir, fendre l’air. Survoler des tourbières, arpenter des jachères. Se régénérer.

Mais ce blogue, depuis que je l’ai entrepris, exacerbe moins mes instincts que l’urgence de les suivre. Concrètement. De pratiquer ce que je prêche.

J’apprends donc à refuser des mandats. Gagne moins, vis mieux. Surtout, me tiens loin de l’atmosphère putride des bureaux, des mémés boudinées dans des lainages trop moulants, se trémoussant du derrière, flétri.

J’aime ma maison, son rythme, sa respiration.

Je me suis défait de mon téléviseur. Pour de bon. Il y a des limites.

Désormais, je mange du pain cuit, non plus en usine, mais dans une boulangerie du Plateau. Je bois du café équitable, distribué par une petite boîte, qui a pignon sur rue à 15 minutes d’ici. Appuie la gauche et paie pour de l'information.

1 $ = un vote, à ce qu’il paraît. J’investis dans mon quartier. Et ma quiétude. Plume engagée :)

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