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En devanture chez un libraire, des romans historiques. Toujours la même assise, et la même charpente : immersion dans la ruralité à l'aube du XXe siècle, balbutiements de modernité, ascension d’une jeune fille délurée, et sensuelle, marginale.

Sans doute pour réhabiliter nos aïeules, et par conséquent leurs descendantes. Flagornerie. Créer des pionnières, des repères positifs, estomper l’asservissement, la sujétion.

Pareil pour la fantasy. Un personnage central, ado, doté de pouvoirs magiques. C’est le jeune lecteur soudain décomplexé, de taille à façonner la réalité, voire à la transcender.

Il y a tout un pan de la littérature qui veut réconforter, et nous prêter des facultés qui nous échappent.

Peut-on faire de la fiction sans mentir ?

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mue

Est-ce qu'on change ?

Oui, bien sûr. De style, de chum, de job, de bagnole, d’adresse, de diète. De ton, de parti, de religion, d’allégeance, de nationalité, de nom, de sexe. À volonté.

Mais ce ne sont que des surfaces. Des bribes.

Je répète donc la question.

Oui, bien sûr. Notre corps diffère déjà de ce qu’il était la seconde d’avant. Principe même de la vie. Combinaisons chimiques, ramifications nerveuses, synapses, barrières qui s'ouvrent et se referment dans une séquence vers l’épuisement, l’avarie, et si rondement qu’on voudrait les freiner, teinture, fausses dents, coquetterie, poudre aux yeux. Transformations pour abolir l’altération.

Qu’y a-t-il d’indéfectible en nous, de nous ? Rien. Le caractère, le tempérament s’oblitèrent. Nous nous renions. Et recommençons.

Sinon, ça suppose qu'on est mort.

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sablier

Chaque jour, pendant l’une de mes escapades à New York, je confiais un rouleau de film à un petit labo de Chelsea, et payais un supplément pour avoir mes tirages le même jour. Service express.

C’était en 2001.

Les boutiques comme celle-là ont disparu, l’industrie du développement a sombré, et la pellicule, qu’on vendait partout dans les dépanneurs, les pharmacies, est devenue une antiquité.

On capte une image, pixels, carte, on l’approuve, la transmet sans attendre, l’agrandit, la remanie, l’imprime.

Plus de délai entre l’action et son résultat, le désir et sa satisfaction, plus d’anticipation, d'empiètement. Ni de contenance.

Réserver une place au concert, au cinéma, obtenir du crédit, tout est accessible en ligne. Deux, trois clics. Ce qui m’arrange, je n’ai pas de patience.

Trop pressés, nous achetons des laitues préparées, rincées, essorées, déchiquetées. Quelqu’un a sorti un gadget pour que nous n’ayons plus jamais à écaler des œufs durs, tâche fastidieuse s’il en est.

Mais qu'advient-il du temps qu'on sauve ? et qui en bénéficie ? le boss ? nos enfants ? les fabricants de consoles ?

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tortue

Vox pop : quelle fin préférez-vous ? Tous diront : instantanée, sans souffrance. Fraction de seconde. Vous étiez. Vous n’êtes plus. Cardiopathie. Embolie pulmonaire. Anoxie cérébrale. Caillot qui se déloge. Vaisseau qui déconne. Hémorragie muette. Irréversible.

Mais pas moi. (Toujours à part des autres :)

J’ai passé la majeure partie de ma vie à me détruire. Et l’autre, à envisager ma mort. Je ne voudrais pas en être dépossédé.

Vox pop : il ne vous reste qu’un an, ou six mois, que faites-vous ?

Moi, rien d’excentrique.

Je n'en profiterai pas pour envoyer chier mes patrons. J’y excelle déjà. Pas mon genre non plus de liquider mon REER, de m’acheter une Ferrari, de me terrer aux Marquises. Rien de mégalo.

Je dirais adieu, tout bonnement. À ceux que j’aime, à ce que je laisse. Lentement.

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moisson

Dans un stationnement du parc La Fontaine, une vieille camionnette Ford, toutes portières béantes. La conductrice, une fille de la campagne, archétypale, pommettes rouges, hanches larges, jeans, blouson de cuir.

Elle explique à une cliente comment apprêter la citrouille.

Sur le sol, autour d’elles, des cartons, paniers bio, que des papas et leurs enfants transvident dans leurs sacs à dos, et les petits, sous leurs casques de vélo, tripotent les courges aux formes incongrues et ça fait des ah ! et des oh !

Économie on ne peut plus simple. Du producteur au consommateur. Pas d’intermédiaire. Pas de loyer. Minimum de manutention. Récolte payée d’avance, en mai. Fruits et légumes frais.

Ça me chavire, tellement c’est beau. 

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panurge

Des intellectuels (la plupart baby-boomers, vieux croûtons rassis) fustigent, réprouvent le néolibéralisme, qui instaure l’individualisme, l’égoïsme, le je-m’en-foutisme.

Oui, la société est atomisée, les solidarités s’effritent.

Chacun privilégie son intérêt particulier, son enclos auquel se subordonne le bien collectif.

Oui, il y a dislocation des institutions, obsolètes. Oui, nous mutons.

Et tant mieux.

Le foisonnement des groupuscules et courants minoritaires, la différenciation exponentielle des modes de vie, la fragmentation des communautés, le morcèlement de l'opinion, éveillée, kaléidoscopique, complique l’exercice de l’autorité.

La propagande et la démagogie ont moins de prise.

L’intégrisme, bientôt, ne sera plus possible.

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rançon

Une chialeuse patentée, et pontifiante, qui ne rate pas une occasion de nous dire tout le bien qu’elle pense d’elle, commence à pâtir de l’aversion qu’elle a toujours fait exprès d’inspirer.

Une enfant gâtée de la TV, fille à papa, défend bec et ongles son chum, lui aussi de la colonie, que des gazettes sournoises s’ingénient à égratigner.

Un acteur de haut calibre avoue que la célébrité, subite, radicale, l’a précipité dans l’abîme de l’alcoolisme et de la toxicomanie.

C’est quoi, ces jérémiades ?


Ils ne savent pas se passer des médias, mais conspuent les paparazzi. Ils ont voulu être dans la lumière et s’étonnent des éblouissements.

C’est comme si un écrivain se lamentait sur sa solitude.

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nihilisme


Ils n'ont pas de raison de vivre, mais en trouvent une de venir le déclarer à un micro.

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briquet

Démocratisation (c’est un euphémisme) des technologies, plateformes et applications, sophistication des fonctionnalités, prolifération des appareils, vendus pour une bouchée de pain.

N’importe qui peut tourner un long métrage avec son mobile. Enregistrer un album aux cabinets. S’autoéditer sur le web. Produire de l’image, du son, du texte, les distribuer.

En dehors des temples, des musées, guindés, en dehors des administrations, constipées, des cloaques commerciaux, et des opportunismes, l’art se refait une virginité.

Dans le caniveau, il acquiert une fraîcheur nouvelle, éphémère, volatile. Une acuité, une justesse. De la gratuité.

Polyphonie, dissonance, retentissement. Pluralité de voix, bouteilles à la mer, croix sur le sable, entailles dans l'écorce.

Pour mener où ?

À une atrophie des canaux traditionnels, déjà ratatinés, nécrosés ? À une dilution du vedettariat ? Souhaitons-le.

Il nous faut moins de stars et davantage d’étincelles. Autrement, il n’y aura pas d’embrasement.

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