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folie

Du côté de mon père, le cerveau lâche en premier. L’occurrence de pathologies neurologiques est effarante. Alzheimer, parkinson.

À la fin, la grand-mère parcourait inlassablement l’annuaire, plus palpitant qu'un roman. Une tante, complètement déconnectée, croupit en institution depuis je ne sais plus quand.

De deux oncles décédés récemment, j'avais surtout de la sympathie pour Gérard. Plus jeune, il jouait du piano à l'oreille, un don, aimait boire et chanter, enjoué, taquin. La maladie l’a sapé, pour en faire un vieillard renfermé, morose.

Les derniers étés, on le voyait à notre épluchette, il ne se mêlait plus aux bavardages, sachant qu’au bout d’une minute, il allait oublier de quoi on parlait.

(Si la démence me guette aussi, parions que je serai du genre à pincer les fesses des préposés, ou à m’exhiber allègrement, pépère pervers. Navrant. Mais qu’y peut-on ?)

D'après la religion, comment Gérard va-t-il ressusciter ? Je veux dire : comme il était le jour de sa mort, hagard, confus ? Ou rétabli plus tôt, et lucide ?

Qui fixe l’âge ?

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téflon


Je le dis sans me vanter : la mise en ligne de mariocyr.ca a été chaudement applaudie. Mais ça ne m'a pas vraiment touché.

« Quel site superbe ! », m’a-t-on répété. Je n’y suis pour rien. Il faut féliciter le designer graphique.

« Tu es craquant sur les photos de ta bio ! » La moins ancienne date d'une douzaine d'années.

Je ne me sens jamais concerné par les compliments qu’on me fait.

L’autre samedi, deux jeunes gais, dans la vingtaine, me téléphonent : ils ont lu ensemble Nuit claire… et m’en remercient.

Ce bouquin remonte à 2000. Celui qui l’a signé a changé, sinon disparu.

Plutôt que de me flatter, les commentaires de ces garçons sonnent à mon oreille comme une réprimande, et une injonction. « Pourquoi n’écris-tu plus de beaux romans ? »

Au fond, ce n’est pas de leur bouche, mais de celle de mes parents, que j’attends des bravos.

Mon père ? Mort. Cause perdue.

Ma mère ? Nettement au-dessus de ses capacités. Une invasion de sauterelles phosphorescentes serait davantage plausible.

À 55 ans, petit garçon. 

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descendance

Il y a analogie entre l’éducation (d’un enfant) et le dressage (d’un chien) : kyrielle de punitions et de récompenses. Emprise.

Comme l’animal, le petit fera ce qu’il faut pour mériter nourriture et amour, il y va de sa survie. Oui, c’est se prostituer.

Combien de carrières se décident selon les vœux des parents, qui souhaitent exaucer par progéniture interposée leurs désirs inassouvis ?

Et combien d’autres s'ébauchent en réaction contre les diktats familiaux (ce qui est encore une façon, pour l'insoumis, d’occuper le centre) ?

Rimbaud fuyait une atmosphère écrasante. Kafka cherchait en vain l’affection de son père. Et Mozart s'épuisait à satisfaire le sien.

La figure emblématique de la mère influence la démarche de Nelligan. Idem chez Gary, Barthes, Baudelaire.

Au début de son mariage, mon père travaillait de nuit à la réception d’un hôtel, le Manoir Drummond. Il y a pondu un embryon de roman policier, affaire de contrebande. Je l’ai déjà feuilleté, mais on ne le trouve nulle part. Il l’aura supprimé.

Ma mère a grandi dans une maison sans musique. Elle me voyait pianiste, virtuose.

Je me débrouille pas mal sur un clavier d’ordi…

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cosmologie

Promenade dans le quartier. Soudain ému par la quantité, la variété de la flore qui y pousse, arbres (fruitiers, feuillus, conifères), arbustes, plantes, fleurs, chiendent.

La diversité des coloris, formes et parfums. L’aspect duveteux, pelucheux ou caoutchouteux, ciré.

Innombrables degrés de lustre ou de matité, de douceur ou de rugosité, de délicatesse, d'opacité.

Et encore plus ailleurs.

Même richesse dans le règne animal. De la puce à la tarentule, du colibri à l’aigle, de l’escargot au homard, de la souris à l’éléphant, de la sardine à la baleine. Plume, fourrure, carapace, coquille.

Profusion, multitude d’espèces.

Inhospitalières, les planètes de notre système solaire ne sont faites que de roche, de gaz, de particules.

À des années-lumière à la ronde, il n’y a d’autre vie que celle, grouillante, luxuriante, concentrée sur notre seule boule bleue.

Que nous salopons.

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miroir

Comme on fait son lit on se couche.

Je n’ai pas l’esprit de famille. Ni conjoint ni enfants. Que peu d’amis, que je rencontre de loin en loin, eux comme moi pris dans le tourbillon journalier.

Ma lourdeur, mon sans-gêne, je ne sais pas simuler, je dis ce que je pense, ont considérablement aminci mon carnet d’adresses.

Je vais probablement mourir seul. Ce serait conséquent. Cohérent. Au mieux, un bénévole réchauffera ma main entre les siennes.

Je travaille et vieillis seul. Mais est-il possible de ne vivre pour personne ?

On se caractérise relativement à l'autre. S'il le faut, on aura recours à un camarade intérieur, un interlocuteur de substitution.

Un ennemi, un adversaire, contre lequel on va nourrir une haine viscérale, infinie, qui nous enflammera, fouettera.

Un amour contrarié, auquel on ne parvient pas à s’arracher, et pour lequel on continue de se battre, et de tenir.

Un fantôme, à qui on dédie le moindre geste. Un public virtuel, qui nous escorte partout.

Même l’ermite dialogue avec un vis-à-vis divinisé, bouddha ou messie, qu’il prie, invoque ou plagie.

Combien d’entre nous ont un chien, chat, furet, poisson rouge ou canari, qu’ils cajolent comme un bébé ?

Ce que nous sommes et avons reste accessoire. Ce qui importe, c’est ce qu’on veut léguer. Et à qui.

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zapping

Magazine religieux. L'animateur (à un prêtre qui enquête sur des fosses communes datant de la Deuxième Guerre mondiale) : « Vous n'avez jamais envie de balancer votre foi par-dessus votre épaule ? »

L’abbé : « Pour mettre quoi à la place ? »

Moi, du fond de mon fauteuil : « Rien. »

Pourquoi l’action gratuite (du moins veut-on le présumer) doit-elle s’articuler autour d’un dieu, d’un dogme ?

La bonté sait se tenir seule sur ses jambes.

Télé communautaire. Une has been raconte, en long, en large et en travers, les malheurs qui la frappent, ses épreuves, dont le décès de sa mère. « Il faut qu’il y ait quelque chose de l’autre côté. Sans quoi, la comédie est trop amère. »

Argumentation anémique.

Nous admettons généralement que les animaux (hormis le chat, à qui la légende prête neuf vies...) meurent sans retour. Les végétaux aussi.

Nous, humains, bénéficierions d’une dérogation, d’un immunité, de la miséricorde de la nature (ou du grand architecte) ? Pourquoi ?

Parce que nous sommes plus intelligents ? Pas si sûr…

Parce que nous maîtrisons la technologie ? Oui, mais à quels usages ?

Parce que nous dominons sur la terre ? Durant des milliers de millénaires, c’étaient les dinosaures. Ça leur a valu le ciel ?

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voyage

New York a déjà été ma destination de prédilection. Huge cliché, I know.

Je n’ai jamais assisté à un show de Broadway. N’ai circulé au pied de la Statue de la Liberté, ne suis grimpé au sommet de l’Empire State Building que pour être agréable à un ami venu avec moi, qui y tenait.

Je ne cours pas les attractions. Je flâne dans les rues, les squares, je vois comment les gens vivent, et agissent.

Le tourisme se résume à un pacte, déterminé, pendant lequel, étranger, on accepte d’être  curieux, ébahi. Perméable.

Comme au théâtre.

Exaspérants chez soi, les embouteillages, le vacarme incessant des sirènes et des klaxons, le tapage la nuit, les relents des égouts ont là-bas du charme, quasiment exotiques.

Je sillonne aujourd’hui Montréal avec cette indulgence, cette propension à l’émerveillement, et sous une égale fascination.

Question de réceptivité.

De même, je me dis que la littérature est une façon d'apprécier ce qu'on a sous le nez.

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misogynie


Je suis un solitaire, depuis l’enfance. Premier de classe. Dispensé de sport. Aucune aptitude au compromis. Ai tenu trois semaines chez les louveteaux.

Qu’un donneur d’ouvrage insiste pour que je sévisse dans ses locaux me stupéfie. Invariablement, je le préviens. L’ours a des griffes. Voulez-vous vraiment me tirer de ma tanière ?

Invariablement, quelques semaines plus tard, j’ai droit à des remontrances. Rustre. Asocial. Franchise brutale. Grossièreté.

Je hais le bureau. D'autant plus qu’en communications, les femmes ont la supériorité numérique.

Je me suis fait parmi elles de rares amies, qui toutes se démarquent par un aplomb et un culot éminemment masculins.

Les autres me gonflent.

Doucereuses, mièvres, mémères, tatillonnes. Attachées à une courtoisie de façade. Perpétuellement enfargées dans les fleurs du tapis.

Avec elles, le processus a prépondérance sur la finalité et la déférence, sur l’efficacité.

Obnubilés par leur promotion, incapables d’une quelconque élévation dans la conversation, les gars ont au moins la qualité de se comporter de 9 à 5 comme au hockey : ils feintent, patinent, tirent, se tapent sur la gueule. Et vont boire ensuite une bière ensemble !

Une collègue, elle, vous garde un chien de sa chienne.

Le travail est un jeu. En le prenant au sérieux, les filles trichent.

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suffisance

À la fin du making of de Sarabande, Bergman voit son film se distancier de lui. Comme s’il était doué de volonté et de mouvement. Indépendant.

Des sculpteurs et peintres soutiennent que leur rôle se borne à extraire de la matière l’œuvre qu'elle renferme.

Des romanciers disent n’avoir aucun ascendant sur leurs personnages, qui orientent l’intrigue à leur gré, indomptables.

J’ai débité moi-même de telles sornettes. M'en mords les lèvres.

Pourquoi un artiste cherche-t-il à se déresponsabiliser, à se présenter comme le pantin de son inconscient, qui ne lui est pourtant pas extérieur ?

Pourquoi cette (fausse) modestie ? Vraisemblablement pour faire contrepoids à l'incommensurable présomption du créateur, qui se croit digne d’assommer son prochain avec ses bibittes, ses marottes, ses lubies.

Je me persuade que cette fatuité participe d'une servilité filiale, l’une enchaînée à l’autre, dans un cercle vicieux.

Interrogé sur le ressort de sa production, Jacques Attali, dont le père était dévoré d’ambition, se refuse à ouvrir la boîte noire, craignant de tout détraquer.

Pourquoi reculer devant ce qui nous allume ?

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indécence


Je suis gai : sensible à la perception qu’on a de mon corps. Comme une femme.

Et je vieillis.

L’été, tandis que je taille mes rosiers et mon lilas, bichonne mon rhododendron et mes fougères, sarcle, bêche, charrie des sacs de terreau, de fumier, de gravier ou de paillis, je reluque de jolis garçons qui circulent dans la rue, à pied, à vélo, en patins, sur une planche, souvent torse nu...

Avec leur ventre plat, leurs épaules carrées, leurs muscles solides, ils offrent indubitablement un plus alléchant spectacle.

Mon dos se voûte, mon bermuda laisse voir des genoux cagneux, mon tee-shirt, des triceps flasques, des kystes ponctuent ma peau de plus en plus tavelée, fripée.

Le dilemme auquel je suis confronté s’apparente à celui qui embarrasse la boulotte à bout de régimes : ou bien je m'enveloppe du col aux chevilles, ou bien j’étale mon imperfection.

Je préconise évidemment la seconde option, qui revêt la dimension d’un impératif politique : devant vous, je me délabre, m’étiole, descends la face nord de la montagne. Me détériore.

Dans ma tête, cette phrase de Ferré : « Je suis un mort en instance et je vous regarde. »

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