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œillères

Le présent est l’arbre qui cache la forêt du temps.

N’essayez pas de me convaincre des bienfaits du carpe diem et autres préceptes d’adoration contemplative de l’instant. Fadaises.

Occulter le passé et l’avenir, leurs lacets, leurs méandres, pour se pelotonner derrière le blindage du moment indique un appauvrissement du rapport à l’univers, simplifié à outrance.

J’aime trop la vie pour n’en déguster qu'une fraction, infime et fugace.

Une animatrice à la télé dit qu’elle consacre 20 minutes chaque matin à forger autour d’elle une bulle invisible qui la protégera tout le jour contre les ondes négatives. Ajoute que ça fonctionne.

J’établis, en l’écoutant, un parallèle avec les mères qui aseptisent tellement l’environnement de leur bébé, que sa résistance aux bactéries s’atrophie…

On ne peut éluder le mal. Vital. Sang de l’expérience.

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désastre

Dans tout salon du livre, où qu’il se tienne, la même impression, intrusion : chien dans un jeu de quilles.

J’ai perdu mes illusions, pas de file devant ma table. Avec de la chance, j’apercevrai une vague relation, qui s’arrêtera pour me saluer. Une cousine, ayant repéré mon nom dans le programme, viendra m’embrasser.

J’en ai pris mon parti.

Assis au stand de mon éditeur, je m’adonne à mon passe-temps favori : j’observe.

Les dames fanées, qui aiment les jolis contes inoffensifs de jadis. Les récits aux leçons constructives. Rien de dur. La vie l’est assez…

Les jeunes parents, soudés à des poussettes, qui font de l'éducation financière, budget à respecter, pulsions à juguler, hiérarchiser…

Les ados, qui se hâtent de compléter leur collection de fantasy.

Et ceux qui patientent des heures pour avoir l’autographe d’une vedette de la télé. Ou qui ont leur liste de cadeaux. Album sur la Toscane à mamie, qui en raffole. Guide de l’auto au beau-frère. Pop psycho à la collègue, qui se remet (difficilement) d’une rupture.

Tant de mots, et si peu d’écriture.

Derrière mon présentoir, je me dis : seigneur Jésus, leurs préoccupations sont à des lieues des miennes ! Sourds aux chants (lugubres) de la mort, du néant, du deuil, ils veulent du divertissement, de l’évasion, du répit. Une pause.

Ils se mitonnent un bonheur confortable, sans extravagance, pas trop banal non plus, avec suffisamment d’engagements pour s’étourdir, s’anesthésier.

Et leurs années s’écouleront, paisibles. Quasiment enviables.

Jusqu’au choc. Divorce, licenciement, arrestation, cancer, décès. Tout à coup désarçonnés. Atterrés. Sans ressources.

Pour encaisser, et guérir, il faudrait qu’ils se fondent sur eux-mêmes, mais (trop tard ?) ils ne savent plus qui ils sont.

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fissure

Virée au Cap-de-la-Madeleine, avec un ami. Nous nous promenons autour des sanctuaires, le grand et le petit, longeant les pelouses. Photographions les stations du chemin de croix, passons le pont des chapelets, contournons le lac Sainte-Marie.

Croisons beaucoup de vieillards. Ce qui attire mon attention, et me sidère, c’est l'épouvante dans leur regard.

Nous sommes en plein jour, dans un lieu de recueillement, ils ne risquent pas une agression. Il fait beau soleil. La foudre ne va pas s'abattre.

Leurs yeux, tout mouillés, supplient : « Pitié, je suis faible, friable, une vétille, un souffle peut me pulvériser, m’expédier dans la tombe. »

Étrange chez des catholiques aussi endurcis.

Ou bien ils ont trop péché, leur contrition n’a pas été parfaite, leur pénitence suffisante, et ils sont voués aux flammes de l’enfer.

Ou bien le scepticisme les gagne : et si ce n’était pas vrai, la gauche du père, le jugement dernier, les saints, les séraphins ?

Si ce n’était qu’une fable. A fairy story, comme le dit Stephen Hawking.

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apocalypse

Profitant des soldes, ma mère faisait de colossales provisions de crème de tomates en boîte et de sodas (de la liqueur), dont elle remplissait les hautes armoires de notre salle de lavage.

André, le frère cadet de mon père, se montre encore plus prudent. Il a installé dans son sous-sol un magasin (épicerie privée, pourrait-on dire), avec des rangées d'étagères, où il entrepose des denrées sèches, du riz, du sucre, de la farine, des jus, et des produits courants, du détersif, des piles, du papier hygiénique…

Ça évoque le bunker, l’abri antiatomique.

Séquelle de la guerre froide ? Écho lointain de la dépression de 29 ? L'accumulation procède de l’appréhension.

Oui, notre époque n’est qu’une guirlande d’affrontements, de perturbations, de tempêtes, depuis la crise des missiles jusqu’à celle, toute récente, des marchés financiers.

Cours du pétrole, de la devise, immigration, instabilité, pluies acides, algue verte, moule zébrée, gangstérisme autochtone, partition, bogue de l’an 2000, anthrax, tout est motif à flipper.

Nerfs à vif. Sur les dents. Délire de persécution.

Notre société américanisée, friande de frissons, et de stimuli, s’en lasse vite, intoxiquée, incitant à la surenchère. Escalade.

Les réseaux d’info continue y contribuent. Pour se justifier et renforcer leur rentabilité, ils doivent se renouveler, servir du contenu toujours plus juteux, croustillant. Corruption, sexe, drames familiaux, tsunamis, inondations et autres séismes.

Mais la télé n’est jamais que la somme de ses annonceurs, qui ont intérêt immédiat à ce que perdure l’alerte.

Car l’urgence fait consommer.

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éden

Mon oncle Léo n’a jamais quitté sa ferme, située en face de la maison de son père, dans le 5e rang de Saint-Germain-de-Grantham.

De sa naissance à sa mort, il n’aura connu, et admiré qu’un seul paysage, le déploiement de la plaine, à perte de vue.

Décor inchangé, excepté l’épaississement des buissons, l’extermination des grands ormes, que la maladie hollandaise a décimés, et la progression des secteurs résidentiels, là-bas.

Traire les vaches, les nourrir, nettoyer l’étable : la contrainte du train, matin et soir, 365 jours par année, le rivait à son lopin de terre. Mais aurait-il voulu voir ailleurs ?

Sans être aussi sédentaire, je constate, comme lui, la nécessité, pour récolter, de ne pas s’éloigner de ce qu’on sème.

Je me définis, non pas comme un agriculteur, mais comme un jardinier. Ou un Bédouin : je transporte ma tente d’oasis en oasis, toujours dans le même désert.


Je n'ai pas la souplesse de mon ami Philippe, membre d’une compagnie de patinage artistique en tournée, itinérant professionnel.

Dans la trentaine, il n’a ni foyer ni meubles, pas un sou en banque, que des valises, et un passeport noir de timbres. Formidable expérience de la planète.

Les jeunes voient bien que les débouchés se mondialisent, comme le reste.

Pourquoi chômer au Québec si on embauche en Alberta, au Qatar ou à Shanghai ?

Parmi nous, d’aucuns vivent comme des arbres, ancrés et rayonnants, fournissant de l’ombre et de la fraîcheur, dissimulant des nids.

Les autres sont des oiseaux.

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angoisse

Pendant un an ou deux, j’ai été victime d'attaques de panique. Aussi fréquentes qu’aiguës.

Ça me prenait dès que je sortais de chez moi : absurdement, je tenais la maison pour seule zone de sécurité.

La menace planait ailleurs.

En l’absence de toute lésion, de tout dommage organique, j’étais en proie à de violentes sensations, insoutenables : imminence d’un évanouissement, engourdissement du bras gauche, oppression rétrosternale irradiant vers les mâchoires.

J’étais certain d’y rester. Infarctus (antécédents familiaux). Ou ACV. Fin brusque. Trop rapide. Prématurée.

Par crainte du bus et du métro, je me rendais à pied aux bureaux de mes clients pour annuler finalement la réunion, stoppé net à la porte des ascenseurs, pétrifié, en nage.

Course au dépanneur du coin ? Atroce parfois.

Soirée mondaine ou culturelle ? Sous aucun prétexte. Pas de cinéma, pas de théâtre. Salles obscures. Bondées.

Trajet en voiture ? Avec peine.

Ça m'empoisonnait l’existence.

Avec le temps, j’ai déduit que ce trouble découlait directement de trois deuils en rafale : de mon père et de deux de mes ex.

Mon cercle se rétrécissait, mes proches (mes hommes) tombaient, un à un, mon heure sonnerait bientôt, d’où ce désarroi.

J’étais mort de peur de mourir.

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gommer

L’été, on partait en camping. Pour ma mère, ça signifiait non seulement un surcroît de travail, mais encore un stress énorme : tout l'inquiète, alors dormir dans le bois…

Ses réticences ne pesaient cependant pas lourd. La résolution de mon père, qui voyait là une formule de vacances des plus économique, triomphait.

Gaspésie. Acadie. Niagara.

Chaque fois, il tenait un carnet de bord, qu'il illustrait de photos, de cartes postales, de dépliants, de bouts de carte routière, collés avec soin.

J’ai hérité de sa manie documentaire, conjuguant journal et bricolage.

Dans ces pages, il s'enthousiasme pour la beauté des panoramas, la majesté des monuments, le dynamisme des cités, l'enracinement des francophones hors Québec, la généalogie.

Pas un mot sur nous. Oh, oui, une mention ici ou là pour signaler que l’un a été malade, l’autre tannant dans l’auto. Rien de plus. Comme s'il n'avait ni femme ni enfant.

Il nous emmène, sans être avec nous.

J’en dégage cette conclusion : ce que l’écriture tait trahit autant que ce qu’elle englobe.

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exutoire

Ma mère conserve tout : c'est une facette de son anxiété. S’entourer d’objets, d’artefacts apaise.

Cantonnée au fil des ans dans des logements de plus en plus exigus, elle a dû se départir, bien malgré elle, de nos bébelles, cahiers d’école, correspondances, scrapbooks.

Je ne sais pas si elle a toujours mon premier roman, commis vers 11, 12 ans, ou si, dans un accès d’épuration, je l’ai moi-même déchiré, ou brûlé.

Ce n’était pas très bon, anyway. Dérivé d’un film vu à la télé : fin tragique d’un pilote de l’armée, mort pour sauver son meilleur ami, qui allait consoler la veuve et s’en éprendre…

Ce que je remarque, c’est que je n’ai pas voulu reproduire la réalité, mais imiter une fiction.

En forant, je m’aperçois que la trame me captivait moins que sa résonance en moi : elle me mettait en contact avec une douleur fondamentale, et refoulée.

M’en soulageait. Provisoirement.

Catharsis : purgation des passions, dixit Aristote.

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négo

La fonction de base de la religion est de nous soustraire à la mort en nous garantissant la résurrection. Ou la réincarnation, c’est selon. Bref, une rallonge.

Cette spéculation sur la pérennité constitue (ironiquement) une cause majeure de décès. Des croisades jusqu’au djihâd, le dogme est meurtrier. Depuis toujours.

Guerres de confession. Mon dieu est plus fort que le tien.

Et lorsqu’elle ne déclenche pas des massacres, génocides, hécatombes, l'église vient tout de même asphyxier la vie.

Car la béatitude qu’elle fait entrevoir n’est pas totale, mais discriminatoire. Il y aura les élus, et les autres, ceux qui auront enfreint les commandements.

On le sait : les prescriptions des livres saints vont à l’encontre de la volupté. Excision, circoncision. Jeûne, mortification. Carême. Culpabilisation. Pénitence. Résignation indéniable et, en retour, utopique salut.

Nulle part dans l’évangile le christ ne rit. Ne sourit seulement. Pas de party en Galilée.


Si l’on y réfléchit, les tables de la loi relèvent de l’entente commerciale, un GATT avant la lettre, qui régit les échanges entre clans et villages. Cette pucelle contre des brebis. Ou des chameaux. Dot. Descendance, contrôle du territoire, suprématie, prospérité.

De là l'interdiction du vol, de la copulation extraconjugale et de toute sexualité improductive : masturbation, sodomie, homosexualité.

La bible, comme trop de politiciens, ne traite en définitive que de croissance économique. Et comme eux, étouffe l’esprit.

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vérité

Nous cautionnons ceux qui nous arnaquent. Nous maintenons au pouvoir à des bandits qui détournent nos impôts et le nient, à nos frais, sur chaque tribune, à toutes les antennes.

Nous accordons crédit aux vertus alléguées des biens que nous convoitons et dont nous attendons naïvement qu’ils nous grandissent.

Épatés par un scintillement de verroterie, nous plaçons notre argent entre des mains louches, qui l’engouffrent.

Tromperie, imposture. Partout.

Nous aussi, nous mentons constamment. Sur notre âge. Dans notre déclaration de revenus.

À notre partenaire, pour nous épargner des scènes. À notre patron, pour lui soutirer quelque congé.

À nos enfants au sujet du père Noël, de la mort et du sexe.

Nous déformons, maquillons, travestissons. Pour ne pas dépasser des frontières politiquement correctes, nous sombrons dans l'omission.

Pourquoi la sincérité n’est-elle pas davantage en vogue ?

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au-delà

Se livrant à un critique, une femme de théâtre envisage l'au-delà : « Que devient-on ? est-ce que les sons qu’on a émis demeurent dans l’espace ? est-ce qu’il y a une vibration ? est-ce qu’on a changé l’atmosphère de la planète ? »

L’activité humaine influe sur l’environnement. C’est le résultat de l’action de masse.

Mais à la question de savoir si notre identité excède notre incarnation, il faut répondre non. Sans hésitation.

À moins d’adhérer aux légendes, contes et on-dit des religions et philosophies du nouvel âge.

Ce nous nous sommes et faisons s’arrête avec les battements de notre cœur. Il n’y a rien après, ni limbes ni purgatoire. Notre substance, notre énergie ne flotte pas, en suspens. Elle n’existe simplement plus. On est mort.

Nous abandonnons derrière nous des chairs en décomposition, des biens, vestiges, utiles à ceux qui continuent. Pas à nous : les défunts ignorent qu’on pense à eux.

Enfermés dans une logique (capitaliste et enfantine) d'indemnité, nous voudrions ne pas endurer le calvaire pour rien. Parce qu’être nous est difficile.

Étudier, travailler, socialiser, briller, aimer, vieillir, affronter la part maudite de soi, tout est éreintant, du début jusqu’à la fin.

Désagréments, obstacles, os.

(Et la multitude de ceux qui n’ont pas eu la chance de naître, comme nous, en Occident, riche et blasé, et qui doivent chaque jour se battre pour manger, survivre, échapper à la guerre, à la torture, à l’arbitraire ?)

On voudrait que ça ait un sens. Ça n’en a pas.

On peut toujours en assigner un, de préférence moral, c’est-à-dire compatible avec cette obligation dans laquelle nous plonge notre fragilité animale de former une tribu, de nous rassembler.

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modèle

Deux garçons se tiennent par la main à l’arrêt de bus.

Au parc, un papa, relax, laisse son bébé explorer, manger de la terre, patauger dans une flaque d’eau, et la maman, pour une fois, s’abstient d’intervenir et de crier : lâche ça, c’est caca, tu vas te salir !

Des ados des deux sexes se retrouvent dans des équipes de hockey, de foot, de volley (dans mon temps, la tag, la cachette et le ballon chasseur étaient probablement les seuls jeux mixtes).

De jeunes Asiatiques s’interpellent en québécois : t'é ortho, man...

Devant une garderie, un enfant noir fait un bisou à un petit Blanc.

Le futur paraît aussitôt plus riche, clément et pluriel.

Je me demande (humblement) si je suis une source d’inspiration quand je ramasse des papiers gras dans la rue, des gobelets vides, des morceaux de plastique pour les jeter à la corbeille, quand j’entretiens les plates-bandes du presbytère de ma paroisse, quand je coiffe jusqu’en avril ma tuque de père Noël en velours rouge…

Si j’apporte la moindre contribution à la thèse selon laquelle demain sera mieux.

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patois

Ma mère emploie des mots sortis tout droit du XVIIe siècle. Comme abrier. Champlure (pour chantepleure).

Lyrer (pleurnicher sans arrêt). Siller (siffler ou émettre une plainte : le chien sille après son maître).

Gricher (grincer) des dents. Grichou (ma sœur Suzanne, avec ses cheveux toujours emmêlés, en bataille).

Maganer. Achaler. Farcin (crasse visible surtout sur la nuque et derrière les oreilles des enfants).

Choutiame (pour chou de Siam, ou navet). D'autres, plus récents. Snoreau. Chnoute.

Des emprunts, inéluctables, à l’anglais. Sink. Malle (mail). Mosusse (Moses ou Moïse).

Aussi, l’autonomase de marque de commerce. Kleenex. Old Dutch (poudre à récurer) et choua (tentative de prononciation du nom Schwartz, fabricant de beurre d’arachides qui le vendait en pratiques seaux de 2 livres).

Chez nous, donc, on mangeait des beurrées de choua…

On ouvrait la lumière et la télé.

Mon parler d’enfant. J’ai appris ensuite que c’étaient des fautes. Plus tard encore, que ce sont des trésors.

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futurologie

On nous promettait la civilisation du loisir. Elle n’est pas advenue.

Depuis des années, des décennies, on nous prédit la fin de la littérature, éclipsée par les médias de masse, l’image, supplantée par l’ordi. Mais elle persiste, contre toute attente, tenace comme un morpion. Une mauvaise herbe.

Elle survit parce qu’elle s’adapte.

Superflu désormais de dépeindre avec minutie les splendeurs de Paris aux paysans de province qui n’y mettront jamais les pieds. Les écrans, petits et grands, ont rendu toutes les latitudes familières.

Il faut viser ailleurs. Les bouleversements collectifs ?

Impossible de tirer un roman de l'attentat contre le World Trade Center, parce que l’info continue a accaparé le champ de la narration, l’a saccagé, asséché : révélations, rumeurs, démentis, cérémonies anniversaires…

De même, la télé réalité, dont le spectre s’étend de l’autoflagellation au simulacre de gloire, décuple, jusqu’à les banaliser, le drame et le faux suspense.

Que reste-t-il au poète ? Rien. Sinon l’écart entre la main qui écrit et l’œil qui lit.

Loin de le combler, le texte le garde intact, béant.

Cet écart, c’est le territoire, tout en replis, de notre âme. De notre humanité.

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placard

Je n’ai pas souvenir qu’on m’ait traité de tapette à l’école (c’est arrivé plus tard, lorsque j’ai ressenti le besoin, légitime selon moi, de provoquer).

Je ne crois pas non plus avoir souffert, préado, de découvrir mon orientation sexuelle, qui ne m’a pas tourmenté.

Au contraire.

Oui, bon, je ne devais pas en parler, c'était clair, pas l'ébruiter. Mais justement, le secret, la clandestinité m’excitait.

Tout de suite, j’ai su que mon amour des garçons me préserverait du système, de la norme. De la routine.

Je n’allais pas m'assagir ni moisir dans un bungalow de banlieue, avec un garage double et une piscine.

Dans les années 1970, à Québec, il y avait sur la place Royale un bar réservé aux hommes, La Gorgendière, qui n’ouvrait que le dimanche, si je ne m'abuse, à l’apéro.

Aucune enseigne, quelqu’un nous laissait entrer, et descendre au sous-sol, enfumé, sans fenêtre. Noir comme chez le loup. J’avais peut-être 16 ou 17 ans.

L’Alouette, rue Saint-Jean : une discothèque au fond d’une cour, à laquelle on accédait par une porte cochère.

J’adorais cet univers interlope, souterrain, celui des prostitués, des vendeurs de dope, des coiffeurs, des députés mariés, des fonctionnaires du ministère des Affaires culturelles…

C’était la bohème, l’absence de règles. Le milieu qu’il me fallait.

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bête

Ceux qui interviennent auprès des malades en phase terminale les divisent en deux catégories : les anges… et les autres.

Gabriel, mort sous mes yeux (j’allais écrire : dans mes yeux, puisque nous nous regardions) appartenait sans contredit aux premiers.

Se sachant condamné, il a fait tour à tour, et en accéléré, tous les deuils qui jalonnent le vieillissement et l’approche de la fin : le deuil de la vigueur et de la force, celui du flirt et du sexe, celui du travail et du réseau social, celui de la santé et de l’autonomie, celui de l’avenir…

Je ne l’ai jamais vu pleurer ni entendu protester.

À l’opposé, mon vieux proprio de la rue Chapleau est devenu un monstre lorsqu’on lui a détecté un cancer. Métamorphosé.

Enragé par le déclin de ses capacités, offensé, il en voulait aux bien-portants, à la terre entière. Frustré, cruel même, il a dû sacrer jusqu’à la dernière minute.

Je ne sais pas quel camp je vais rallier le moment venu.

Rester calme, serein ? Je doute d’y réussir.

Je tremble à l'idée de souffrir, oui, et aussi de partir sans avoir rien accompli ni rien changé, et de ne pas être en paix avec ce vide.

J’habite seul. Je n'exclus pas qu’une ridicule piqûre de guêpe (allergie sévère) ou une crise cardiaque me terrasse, sans que je ne puisse atteindre mon EpiPen ni appeler.

Je m’imagine sans secours, à me débattre. Cauchemar.

Manifestement, je ne suis pas prêt.

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mensonge

Elvis vit sur une île avec John F. Kennedy et Marilyn Monroe. Cette farce, ce canular vivace témoigne d’un romantisme bon-enfant : en décrétant l'immortalité de ses idoles, c’est contre sa propre finitude qu’on se rebiffe.

Maintenant, ça va beaucoup plus loin. Avec la multiplication des forums, blogues et autres tweets, le premier venu, non seulement émet son avis, sollicité ou non, sur tout et rien, mais aussi s’autorise à transformer l’histoire.

Comme les gérants d’estrade au hockey rejouent la partie après qu’elle est finie.

Ainsi, le 11 septembre n’a pas eu lieu, du moins, pas comme on le pense, les tours jumelles ont été dynamitées avec des complicités américaines, c’est un missile, pas un avion, qui a éventré le Pentagone.

Dix ans plus tard, ben Laden n’a pas été descendu.

Théories du complot.


Si le commun des mortels s’arroge le droit de réécrire l'actualité, c’est pour se l’approprier, avoir une meilleure prise sur elle.

Mais c’est peut-être aussi pour mettre en relief ses dons d'artiste. Échafauder les plus folles hypothèses requiert de la fantaisie...

On ne saurait minimiser toutefois la grogne sociale sous-jacente : le public ne fait plus confiance à rien ni à personne, parce que tout serait truqué, arrangé.

Le pire, c’est qu’il n’a pas tort.

Les politiciens mentent comme ils respirent, et façonnent l’information que répandent les journalistes.

Les conseillers financiers, comme les gourous, versent dans l’arnaque. Les curés, comme les coachs amateurs, sont de fieffés pédophiles.

Sur qui s'appuyer ?

Dans son essai La chambre claire, Barthes dit que le pouvoir de la photo tient au fait qu’elle atteste ce qui a été (car même un polaroïd ne rend compte que du passé).

Il se rétracterait aujourd’hui, eu égard aux logiciels de retouche. Nos représentations du réel ne sont plus authentiques.

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décrépitude


La loi de l’offre et de la demande s’applique à la démographie : la jeunesse se fait rare, ce qui en rehausse l'éclat.

Hyper visuel, notre monde la sacralise, en exalte les attributs de surface, fougue, beauté, fraîcheur.

Le refus (maladif, généralisé) de vieillir se réduit à une considération esthétique, la hantise d’enlaidir. Ce qui affole, c’est l'éventualité d'un crépuscule sans partenaire.

L’homme est un animal grégaire. Expulsé de la meute, il périclite, et meurt, trop vulnérable.

Érosion (implacable) du pouvoir de séduction, à quoi l’industrie cosmétique dit riposter à coups de sérums structurants, de machins émollients et autres lotions aux dénominations ronflantes, et au prix exorbitant.

Sans oublier le botox, la plastie, l’hormone de croissance.

Il y a cinq, six ans, consterné par la prise de quelques kilos (et l’apparition de bourrelets disgracieux, comme je disais par plaisanterie, mi-figue, mi-raisin), j’ai commencé le gym.

Je n’ai jamais été sportif de ma vie, le deviendrais-je dans l’espoir de pogner encore ?

Fichtre non ! Ça n’a pas duré et je m’accommode désormais de ce qui s’affaisse… :) 

L’autre jour, à la télé, j’écoutais Isabella Rossellini, qui souligne que le vieillissement présente l’avantage (notable) de nous conférer de la légèreté.

Celle du papillon.

C’est vrai. On n’a plus rien à prouver. Les vanités lentement se dissolvent.

Je parlerais même de liberté.

Tous la réclament. Quand on l’a, la savoure-t-on ?

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gaspillage

En refermant un de mes livres, ma mère aurait soupiré : « C’est donc de valeur, gaspiller un si beau talent… » C'est elle tout craché.

Elle souhaiterait (elle me l’a déjà laissé entendre) que j’utilise ma capacité d'écrire, une manne à ses yeux, à de meilleures fins, plus nobles, et moins sordides.

Je la déçois, comme je déçois des lecteurs de la première heure, nostalgiques du plaisir que leur a procuré L’éternité… ou Nuit claire… et qui ne comprennent pas pourquoi je dévie avec une telle opiniâtreté de sentiers (battus) que j’ai pourtant suivis avec brio, pourquoi je gâche si volontiers mes chances de devenir populaire.

Il y a plusieurs raisons.

Primo, dès lors qu’on a testé un procédé, montré son habileté à le manier, quel intérêt à le répéter, et à s’y enferrer ?

Secundo, je ne voudrais pas me limiter à pondre à la chaîne de gentilles historiettes, positives, convenables. Que Dieu (qui n’existe pas) me garde d’encourager les bons sentiments ou, pour reprendre le mot d’Aragon, l’optimisme de décision, aveuglement délibéré, proche du fanatisme religieux, qui m'horripile.

Tertio, je me demande s’il y a un mérite à émouvoir et faire pleurer, même des pubs pour du fromage en tranches s’y essaient, exploitant le pathos, accrocheur et lucratif.

Quarto, et c’est le facteur le plus important, j’aimerais cerner la singularité de la littérature, je cherche en quoi elle se distingue. Qu’apporte-t-elle que la télé, le cinéma, le théâtre ou la danse ne puissent exprimer ? Quel territoire, spécifique, étanche, est-elle en droit d’occuper ?

Je n’ai pas toute la réponse, mais l'assurance qu’elle se situe en dehors de la narration, de l’anecdote, du récit.

Je suis tenté d'avancer que le roman tient de la déposition, confirme une transgression, et la revendique.

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