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adénome

Dans un épisode d’une (très) mauvaise série torontoise qui prétend se dérouler à New York, et qu’on ne diffuse plus qu’en reprise, une femme manque se faire renverser par un taxi qu’elle n’a pas vu venir.

Les examens révèlent la présence d’un adénome hypophysaire : il comprime le nerf optique et explique le rétrécissement du champ visuel.

On l’opère. Le lendemain, ses médecins s’arrêtent à sa chambre, elle est pimpante. Aucune trace de la chirurgie. Juste un soluté.

J’ai subi cette intervention. Bon, vous flippez, mais pas au point de foncer chez le notaire. En revanche, ce n’est pas aussi banal que le scénariste nous fait l’injure de le suggérer.

Ils vous passent toute leur machinerie par le nez (kodak, ciseaux), vous pètent le cartilage des sinus. Des semaines, des mois, votre système hormonal est complètement fucké. Vous perdez du poids. Et, surtout, il faut éviter que la cloison qu’ils ont refaite ne se brise à la suite d’un effort physique (on retient sottement son air dans les narines) ou d’un simple éternuement, il y aurait épanchement du liquide céphalorachidien : 911, sans délai.

Taux élevé de récidive de cette tumeur.

Or, la perspective de monter de nouveau sur la table me terrorise. J’ai vieilli, me suis encroûté, me demande si je saurai recouvrer.

En fait, c'est de moi que je me méfie. Du moi, profond, enfoui, qui reste notre vie durant un mystère.

On ne connaît jamais que le moi social, factice. Facile à déchiffrer. Futile, fonctionnel. Celui qui règle ses dettes, va au concert, recycle, disserte, et se divertit.

Discret, muet, le moi intime se laisse moins bien circonscrire. Solennel, souverain, meurtri. Zébré de cicatrices. Baignant dans les ténèbres de la psyché.

Ce moi, plus fatigué que je ne le suppose, acquiescerait-il à la mort à la première occasion ?

L’autre, le superficiel, n’y pourrait rien.

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superstition

Pour avoir publié simultanément chacun un ouvrage chez le même éditeur, ma sœur Céline et moi avons été invités à rencontrer des lecteurs dans une bibliothèque, près de Lévis.

En route, comme elle insistait, curieuse, je lui ai dévoilé le synopsis de mon prochain roman, qui allait s’intituler Visite tardive.

Or, ce soir-là, dans la salle, parmi les abonnées qui s’étaient déplacées pour nous entendre (uniquement des femmes, dans la cinquantaine), il y avait la copie conforme de mon héroïne, Solange : avocate, célibataire et bénévole en soins palliatifs pour avoir d’abord accompagné son père, décédé d’un cancer. Jumelle identique.

Cadeau du destin ?

J’ai l’habitude de cette synchronie. La membrane censée isoler la réalité de la fiction, je l'ai vérifié, est beaucoup plus poreuse qu’on ne le suspecte d’ordinaire. Le concret semble se mobiliser pour entériner le songe.

De là, il est tentant de verser dans la superstition, de croire aux présages, de statuer que le hasard n’existe pas, et que les événements nous choisissent ou, mieux encore, que nous les attirons.

Je suis tombé dans ce piège. J’ai défendu cette thèse dans un de mes livres, du reste.

Je me trompais.

Il ne s’agit que de coïncidences. Il suffit de se représenter le nombre inouï, astronomique d’incidents, petits et grands, qui se produisent en un seul instant dans un même endroit pour admettre que certains (voire plusieurs) d’entre eux puissent se recouper et donner l’apparence de n’être pas fortuits, mais de former un code, de livrer un message.

Combien de passagers portent du rouge dans une rame de métro à l’heure de pointe ?

Qui plus est, le créateur est parano, orgueilleux. Normal qu’il cherche partout des signes, et en trouve, comme autant d’approbations, de bénédictions, de renforcements.

Comme l’hypocondriaque a les symptômes du mal qu’il redoute.

Comme l’amoureux interprète propos et gestes, et les fait concorder avec son intuition, pour sa joie extrême, ou sa détresse.

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tic tac

Depuis que je touche un salaire, le plus souvent, j’ai travaillé, et travaille, à la pige, à mon rythme, chez moi. Je l'ai voulu, je l’assume.

Ces dernières années, j’ai accepté cependant des mandats impliquant une présence chez le client du lundi au vendredi.

Et chaque fois, je me demande : my god, comment faites-vous ? pour vous astreindre à cet horaire de fous ? vous entasser dans le métro, luncher en hâte, vous décarcasser au profit d’un patron taré, débile, rusher le week-end, consacré entièrement à ce qu’il vous a fallu négliger en semaine, ménage, lavage, emplettes… ?

Je vous admire et vous plains.

Il y a des similitudes entre capitalisme et judéo-christianisme. On exige l'ardeur de vos meilleures années (sacrifice), en échange d’un mirage de liberté à la retraite (paradis). Le marchandage est le même : le bonheur est décalé, la félicité, remise à plus tard.

Comment faites-vous pour souscrire à ça ?

Le regret qu’éprouvent les agonisants, ceux que la proximité de la mort tire de leur égarement, c’est toujours d’avoir couru à la poursuite de chimères, et de satisfactions oiseuses, et de n’avoir pas su s’arrêter pour se concentrer sur l’essentiel, se réconcilier avec eux-mêmes, et chérir leur entourage.

Le seul bien, la seule ressource dont nous disposons, comme humains, organismes vivants, c’est le temps.

Pourquoi le vendons-nous ?

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